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FAUT-IL ÉDUQUER LE PUBLIC DE LA MUSIQUE CLASSIQUE
Un des leitmotivs des musicographes du XIXème siècle est l'idée selon laquelle le goût doit être enseigné. Ils s'indignent du manque de culture manifesté par le public auquel ils reprochent généralement de s'intéresser davantage aux effets bruyants des virtuoses qu'aux compositions sérieuses. Les Intellectuels croient détenir seuls la vérité et poursuivent d'anathème les mélomanes qui osent affirmer des choix esthétiques différents des canons qu'ils ont définis, choix qui semblent ignorer, suprême insulte, ce qu'ils nomment la correction du style. Dans The third book of the great musicians, ouvrage à vocation éducative destiné aux étudiants, A. Percy Scholes nous dit à propos de César Franck:
Il n'y a dans le jeu de Franck et dans ses compositions rien qui vise à obtenir des effets et gagner les applaudissements. Il compose toujours [...] pour trouver sa propre vérité et il atteint souvent une grande profondeur.
A. Percy Scholes écrit également à propos de P.I. Tchaïkovski auquel il consacre un paragraphe:
[Sa musique], bien qu'elle ne soit pas parmi les meilleures, a apporté du plaisir au public partout dans le monde.
Ainsi, les musicographes évoquent souvent à contrecoeur les compositeurs qui leur sont en quelque sorte imposés par le public. Ils considèrent en outre que le plaisir musical apporté n'est pas essentiel dans le jugement d'une oeuvre, ce qui semble signifier qu'ils font appel à des critères d'ordre intellectuel. Est-il justifié qu'ils prétendent, avec leur science de spécialiste, connaître mieux que le public la valeur des œuvres? Eugène Rapin nous dit que la société musicale préfère ce qui flatte l'oreille à ce qui, pour être compris et senti, exige une culture supérieure de l'esprit. Nous trouvons plus loin dans son ouvrage Histoire du piano et des pianistes:
À cet effet, il est avant-tout nécessaire de relever le niveau des études musicales en s'attachant à former le goût des élèves.
Dans la biographie de Jean-Sébastien Bach par J. N. Forkel (1802), nous trouvons à propos de ce compositeur :
Jamais Bach ne rechercha les applaudissements.
et plus loin :
Il pensait [J.S. Bach] que le devoir de l'artiste était de former le public et non de se laisser guider par lui.
Dans le même esprit, Georges Piccoli affirme dans Trois siècles de l'Histoire du violon (1954) :
Notre déclin se serait poursuivi sur un rythme accéléré si des esprits clairvoyants n'avaient réalisé qu'il convenait, avant toute chose, de reconstituer un large public français et d'en entreprendre l'éducation.
Ne s'agit-il pas de l'aliénation du jugement libre à un ensemble de principes que seuls détient une caste érigeant par autoproclamation ses propres critères en vérité absolue ? Reprenons Eugène Rapin dans Histoire du piano et des pianistes:
On ne s'étonnera pas si les successeurs du maître [F. Schubert], qui ne pouvaient évidemment prétendre à égaler son génie, dirigèrent leurs efforts essentiellement sur les côtés extérieurs de la musique, la richesse et l'éclat de la forme et créèrent en Europe une faveur d'autant plus générale qu'ils étaient proportionnés au goût et à la culture du public.
Il y a, nous semble-t-il, dans cette assersion un singulier mépris du public dont les auteurs n'avaient peut-être pas conscience. Nous retrouvons ici également l'idée selon laquelle la valeur de l'appréciation dépend du degré de culture. Ne s'agit-il pas d'une aliénation de l'émotion à l'intellectualisme, un diktat de l'esprit sur l'âme? Cette propension qu'avaient les Intellectuels à s'ériger en directeurs de conscience musicale semble avoir beaucoup vieilli, mais cette philosophie fut sans doute en grande partie à la base de l'électisme musical qui nous a désigné les grands compositeursmusique classique nous paraît témoigner d'une certaine suffisance de la part de celui qui émet cet avis et se croit par là même seul capable de juger. D'autre part, quel serait l'intérêt d'une oeuvre qui ne plairait à aucun public, sinon à quelques marginaux ? Serait-ce par définition une oeuvre d'art ?
Claude Fernandez
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