Les
histoires de la musique présentées par les musicographes sont-elles objectives
?
Toute étude sur la musique semble considérer comme implicite que
les compositeurs consacrés par la tradition musicale possèdent une valeur
incomparablement supérieure à ceux qui ont été oubliés. L’on postule donc que
le temps a réalisé une décantation positive en ne conservant que les
compositeurs de génie et en leur accordant une place proportionnelle au degré
de leur génie. Par commodité, nous nommerons ce phénomène « l’électisme
historique ». Ainsi certains compositeurs sont présentés longuement par
les musicographes alors que d’autres sont à peine évoqués, voire même pas
cités. Une hiérarchie des compositeurs s’est établie en vertu de ce principe,
qui n’est jamais avoué. La question de la valeur des œuvres n’est généralement
pas discutée car il semble qu’on la considère comme évidente. Il va de soi que
J.S. Bach est un grand compositeur et D. Steibelt un petit compositeur... De
même, lorsqu’une œuvre reconnue est analysée par un musicographe, il semble
considérer qu’elle possède a priori une valeur musicale élevée.
Cette
justification implicite des Histoires de la musique pourrait s’appuyer sur le
succès, le retentissement obtenu par l’œuvre du compositeur considéré, la
notoriété qu’il a acquise antérieurement, ce qui constitue un fait historique
vérifiable. En ce cas, on justifierait le choix réalisé sur le critère
d’impression provoquée sur le public, mais c’est un critère que, par
philosophie, les musicographes refusent justement. Il semble plutôt qu’ils se
réfèrent inconsciemment à l’intérêt suscité par le compositeur auprès des
musicographes précédents, ou encore par l’ensemble de la « société
musicale », dont le public n’est pour eux qu’une composante mineure.
Quand Charles
Lalo nous dit: « Il est difficile de comprendre pourquoi « l’Hymne à
la joie » de Beethoven, qui est une mélodie simple, soit une des plus
belles qui aient été écrites », il émet un jugement non démontré (que
« L’Hymne à la joie » soit une belle mélodie). Quand bien même tout
le monde s’accorderait pour la trouver sublime (ce qui n’est pas le cas), cette
unanimité ne vaudrait jamais démonstration. On pourrait considérer par
définition qu’une œuvre est géniale par le fait qu’elle suscite un intérêt,
mais une œuvre louée unanimement pourrait l’être pour des raisons
extra-musicales, notamment historiques. Rien ne permet donc d’affirmer, comme
le fait C. Lalo et bien d’autres historiographes, qu’une œuvre possède une
valeur musicale.
Nous croyons
utile de préciser que, dans ces propos, nous ne prenons personnellement en
aucun cas parti quant à l’intérêt musical de « L’Hymne à la joie »,
nous discutons le problème théorique.